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3 de 11. De l’inféodation ou de la nécessité de clarifier certains concepts

« La connaissance des grands principes permet de trouver en toutes circonstances les solutions qui conviennent » Sun Tsu


1. L’essentiel : être reconnu; l’accessoire : comment être reconnu ?

Le peuple qui tend vers la souveraineté politique et l’indépendance doit se faire reconnaître comme État de fait (de facto) et de droit (de jure). Cette reconnaissance prend officiellement ACTE des faits accomplis par le peuple, lesquels ont déjà prouvé son aptitude et sa capacité de se gouverner lui-même. L’aptitude est la compétence prouvée par les faits du peuple qui se réclame du statut d’État reconnu de se prendre en charge et se gouverner lui-même en toutes circonstances. La capacité est l’ensemble des moyens dont il dispose et sur lesquels il exerce déjà un contrôle compétent. Aptitude et capacité se vérifient dans la mise en pratique des principes universellement reconnus en stratégie d’État. Il y en a treize :

1. Appréciation rigoureuse, correcte, compétente et objective du contexte. Le contexte désigne l’ensemble des constantes, ou facteurs de continuité qui ont prévalu pendant assez longtemps pour permettre la formation d’un État et qui vont continuer de prévaloir dans l’avenir.
2. Appréciation rigoureuse, correcte, compétente et objective de chaque situation qui se présente. La situation désigne les variable, ou facteurs de changements qui influencent la conduite des affaires publiques.
3. Détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace. Un objectif est concret, simple et identifiable. Il n’est pas abstrait ni idéologique.
4. Maintien du moral. Les citoyens qui vivent dans l’État doivent être convaincus que le premier souci des autorités en place vise à les protéger de la moindre injustice.
5. Concentration de l’effort dans le temps et dans l’espace, parce que le temps, l’espace et les moyens sont toujours limités. La mise en pratique de ce principe exige beaucoup de compétence et d’intégrité.
6. Économie de l’effort et des moyens. Corollaire du principe de concentration de l’effort dans le temps et l’espace, le principe d’économie consiste à obtenir le maximum de résultats avec un minimum d’efforts et de moyens, ce qui exige beaucoup de compétence.
7. Simplicité.
8. Souplesse, ou adaptation dans des conditions changeantes sans perdre les objectifs désignés.
9. Sécurité devant l’adversité, tous les autres principes devant entrer en ligne de compte.
10. Surprise, qui consiste à placer convenablement les adversaires devant le fait accompli.
11. Coordination. Elle n’est jamais acquise.
12. Coopération. Elle n’est jamais acquise non plus. Il faut savoir l’obtenir.
13. Administration et logistique. Tout l’exercice concret de l’État doit commencer par l’inventaire et l’organisation systématique des moyens, en tenant compte de tous les autres principes. Tout se tient.

Un peuple ne peut être reconnu État de fait (de facto) et de droit (de jure) que dans la mesure où il a fait la preuve de ses aptitudes et capacités de mettre ces principes de base en pratique, tant à l’intérieur de son territoire que dans ses relations avec l’extérieur. S’il est inféodé à un pouvoir étranger à ses intérêts et ses préoccupations, l’inféodation peut être abolie sur de simples représentations, sans provoquer de rupture ni conflits potentiellement explosifs. Tout dépend de la crédibilité des représentants de l’État demandeur et inféodé lorsque ceux-ci s’adressent à la puissance « inféodante », crédibilité qui doit s’étendre à l’ensemble de la communauté internationale.

2. Formation de l’État reconnu

Un État est une société apte et capable de se gouverner elle-même. Ce pouvoir est acquis, non par théories mais par de longues pratiques, dans la mesure où de telles pratiques ont fait consensus et ont constitué un corps de principes et de règles. Il est évident qu’aucun peuple ne peut s’affirmer apte et capable de se gouverner à moins d’en avoir fait la preuve au cours d’une période formative s’échelonnant sur plusieurs siècles et à l’intérieur d’un territoire spécifique, qui lui sert de régulateur et de moteur, le pouvoir et la puissance étant dans les limites. Les éléments de base qui permettent d’atteindre un tel statut peuvent se résumer comme suit :

1. Un territoire. Généralement une région géographique aux qualités œkoumènes et qui se prête facilement aux mathématiques et aux techniques à partir desquelles l’État s’organise. L’économie politique signifie la possibilité d’obtenir le maximum de résultats concrets avec une économie d’efforts et de moyens. D’où nécessité d’une région œkoumène dont les principales caractéristiques sont les suivantes : espace bas, plat et arable; de l’eau pour tous les usages; un climat à la saison végétative assez longue pour donner au moins deux récoltes par année; communications aisées à l’intérieur et avec l’extérieur; accessibilité économique des matières premières et des sources d’énergie; « défendabilité ».

2. Une histoire, ou période formative, laquelle peut varier de quatre à douze siècles, les exceptions confirmant la règle. Rome ne s’est pas fait en un jour, dit l’adage. Aucun État, exception faite des États-Unis, ne s’est formé en moins de trois siècles. Les périodes formatives les plus longues comprennent la Finlande et l’Allemagne centrée autour de Berlin, soit environ 18 siècles dans chaque cas. La période formative du Québec atteint maintenant quatre siècles, la plus longue dans les Amérique.

3. Un savoir, comprenant l’aptitude à discerner entre les exigences de l’univers causal, concret et radical de la Réalité d’une part, et de l’autre : l’univers libre de la Relation, indéfinissable, insaisissable, mobile et toujours changeant. Aucun État ne peut se passer d’une langue écrite, formelle et apte à promouvoir des valeurs universelles et une certaine objectivité. Les langues formelles comprennent le mandarin, l’hébreu, le grec et le latin, le haut allemand et le français. Pour devenir langue formelle, l’anglais a dû emprunter au français, sans avoir atteint la même précision rigoureuse ni la même clarté.

4. Un pouvoir, qui signifie pouvoir d’agir avec envergure et célérité et par conséquent connaissance des facteurs et des principes qui gouvernent l’agir humain en fonction du principe de finalité.

5. Un vouloir, ou volonté commune d’agir, la volonté étant une faculté relationnelle et par conséquent inorganique et en devenir. Elle n’a aucun effet immédiat et exige beaucoup d’envergure pour réussir. Rien n’est jamais acquis d’avance et rien n’est définitif en matière d’État. La volonté agit par la présence et la puissance des limites.

Il reste à établir sur la base de ces principes et éléments fondamentaux que le peuple Québécois a atteint toutes ces exigences, ou presque et que partant, il peut mettre fin à son inféodation au pouvoir centralisateur, unitaire et arbitraire d’Ottawa et son brandon économique à Bay Street. Il faut ensuite le formuler d’une manière crédible, afin que le Québec soit reconnu comme foyer national d’un peuple et assise d’un État à reconnaître. C’est là un autre exercice.

René Marcel Sauvé est l'auteur de Géopolitique et avenir du Québec, Guérin, Montréal, 1994.

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