4 de 11. Cancer référendaire
Depuis le sabotage du résultat souverainiste de la consultation populaire de 1995 par le gouvernement fédéral, les occasions démontrant la nécessité d’abandonner la démarche référendaire ne font que s’accumuler. Il ne fait pas de doute qu’une large majorité de Québécois n’est pas intéressée à risquer un plébiscite suicide, sans lendemain.
Ce refus général a d’ailleurs provoqué le départ des trois derniers chefs du Parti québécois, principale formation politique qui propose de doter le Québec du statut d’État souverain, donc indépendant. Certes, la démission de Jacques Parizeau, le jour suivant le référendum du 30 octobre 1995, fut surtout le fruit de considérations protocolaires. Le Premier ministre d’alors, dans un geste empreint de dignité, a quitté parce qu’il considérait la « réponse négative » des Québécois comme un rejet de son projet de pays. Son départ fut-il précipité? Aurait-il dû d’abord contester le résultat du plébiscite? Ces questions intéressantes ne peuvent néanmoins rien changer à l’événement de 1995
Le successeur de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, a paru dépité par l’apathie des Québécois. À la suite de l’adoption par le gouvernement canadien de la loi C-20 dite de la clarté référendaire en 2000, renonçant à passer à l’attaque, il a vite compris qu’il vivrait une lente agonie à la tête de l’État québécois, d’autant plus qu’Ottawa affaiblissait déjà depuis quelques années l’Assemblée nationale en lui confisquant des milliards en recettes fiscales. Rien ne semblait dorénavant secouer les Québécois, prêts à endurer tous les coups plutôt que de se lancer dans une ultime joute référendaire. En janvier 2001, le Parti québécois s’est de nouveau retrouvé orphelin de chef.
L’arrivée de Bernard Landry à la tête du PQ n’a pas extirpé les troupes souverainistes de leur torpeur : l’élection d’avril 2003 a confirmé ce que de nombreux observateurs de la scène politique québécoise décelaient : le PQ est rongé par un cancer que lui a injecté l’État canadien. Une maladie qui peut être mortelle si elle n’est pas traitée rapidement. Aujourd’hui, après dix années d’immobilisme, l’état de santé du patient s’est aggravé : une amputation s’avère dorénavant essentielle pour le sauver. Le PQ doit se débarrasser de sa stratégie référendaire s’il veut survivre et convaincre les souverainistes qui ont boudé les urnes lors du dernier scrutin -ils furent environ 30%- de voter pour lui.
À la suite de la débandade de 2003, la grogne qui couvait chez de nombreux souverainistes a évidemment augmenté. Pour tenter de calmer le jeu, l’intelligentsia péquiste a créé la « Saison des idées ». Face à la tournure que prenait cet exercice qui visait à réformer le parti, plusieurs l’ont rebaptisé par dérision la « Saison décidée ». Rien en effet ne fut modifié en ce qui a trait au mode d’accession à la souveraineté, source de tous les maux qui affligent actuellement le PQ. L’État-major péquiste, bien assis sur le couvercle de la marmite, fut incapable de le tenir en place : lors du Congrès de juin 2005, Bernard Landry a rendu son tablier devant le résultat mitigé du vote de confiance qui lui fut accordé.
L’absence de volonté du PQ de prendre acte du désir des gens qui ne veulent pas affronter le gouvernement canadien dans une joute référendaire inégale, fait mal à cette formation souverainiste. Les Québécois n’ont pas été dupés par l’avènement d’André Boisclair à la direction du PQ : sa venue ne signifie en rien que le parti s’est modernisé! Il n’y a qu’à regarder baisser les intentions de vote allouées au PQ pour se rendre compte que le malaise persiste. Pas de doute qu’un autre revers du PQ, lors du prochain appel aux urnes, signifiera la fin du « jeune leader ». On lui reprochera sûrement de n’avoir pas su maintenir l’avance de dix points que son parti détenait sur les libéraux il y a environ un an, de ne pas avoir réagi lorsque l’appui à l’option souverainiste est passé sous la barre des 50 % et d’avoir proposé des alternatives en éducation, en santé et au chapitre du développement durable dans un cadre politique fédéral.
Or, ce cadre ne conduit qu’à quémander à un gouvernement, celui du Canada, un partage de surplus que ses engagements militaires et autres ont grandement atténué. L’échec de la conférence des premiers ministres à Terre-Neuve au mois de juillet dernier en témoigne. Le Premier ministre conservateur a même confié récemment qu’il pourrait, dans son prochain budget, répartir entre les provinces les surplus d’Ottawa, s’il devait y en avoir… Voilà qui révèle clairement les intentions de ce gouvernement : consacrer l’état de mendicité dans lequel sont confinés le Québec et d’autres provinces à l’intérieur du Canada.
Comme lors de l’adoption de la loi C-20 sur la clarté il y a six ans, les Québécois sont restés de marbre face à ces propos. Certes, ils ont contesté les investissements militaires, mais, sur la question de fond, celle de leur avenir, comme ils n’ont qu’un projet de référendum dont ils connaissent les pièges et l’annonce par Québec solidaire d’une démarche dite mobilisatrice, il leur est difficile de voir le bout du tunnel.
Pour les Porteurs du pays, la seule alternative à un référendum ne peut être qu’une élection décisionnelle à majorité absolue des voix sur une plate-forme électorale construite autour d’un pacte entre des partis et des candidats indépendantistes. Avec une telle élection, le peuple serait dorénavant libre de trancher sur son avenir au scrutin de son choix. Exit le stress d’un troisième référendum sans lendemain.
En concoctant un pacte liant les différents partis souverainistes, en additionnant les votes attribués à ces formations liguées autour du projet de faire du Québec un pays, l’objectif souverainiste deviendrait pluraliste, ouvert aux tendances idéologiques diverses. Offrir aux Québécois la liberté d’opter pour le changement à la prochaine élection, plutôt que de reconduire les interminables séances de mendicité à Ottawa, proclamera la fin de l’attentisme référendaire qui empoisonne le projet indépendantiste.
Le PQ, formation politique qui fut le principal dépositaire du projet de pays jusqu’à l’apparition de nouvelles forces politiques indépendantistes, n’a pas le droit d’ignorer cette réalité et de refuser de faire des liens, notamment avec Québec solidaire, le Parti vert et l’Action démocratique du Québec, en vue d’inviter le peuple québécois à trancher lors d’une élection historique.
Commentaires
La réflexion proposée par Patrice Boileau est intéressante à plusieurs égards, mais je vais me limiter qu'à établir un lien souhaitable.
Qu'est-ce à dire ? Dimanche dernier (le 12 novembre), je participais à la première rencontre du mouvement de réflexion "Démocratie-Souveraineté", à l'invitation du juge à la retraite Marc Brière. Plusieurs personnalités du clan souverainiste en effet, répondant également à cette invitation, étaient présente. Les journaux en ont fait état en début de semaine.
Je pense qu'il pourrait être grandement utile que ceux et celles qui comme monsieur Boileau, et j'en suis, croient que le mode référendaire pour accéder au statut de pays souverain pour le Québec est maintenant un concept dépassé et carrément vicié dans la substance et la forme, doivent joindre leurs efforts de réflexion à ce mouvement de réflexion "Démocratie-Souveraineté".
Des personnes dont je vais taire les noms ont déclaré que la méthode proposée par le RIQ ou celle proposée par monsieur Boileau sont des raccourcis innaceptables en démocratie.
Pourquoi il vaut la peine d'investir de notre temps et de nos efforts (pour ceux et celles qui croient que la méthode référendaire doit être jeté aux poubelles) pour aller réfléchir avec les gens de MDS (Mouvement Démocratie-Souveraineté) ? Pour convaincre du bien-fondé de ce que vous proposez.
Il faut éviter l'erreur de s'isoler dans du chacun pour soi, il faut au contraire imiter les Grecs au temps de Socrate, descendre à l'Agora et discuter bravement.
C'est seulement ainsi que nous parviendrons à faire comprendre aux disciples du référendum que l'heure est venu de passer à autre chose, c'est autre chose tout à fait acceptable en démocratie, que Patrice Boileau vient d'exposer avec éloquence aujourd'hui.
Normand Perry
philosophe et chroniqueur du dimanche à Vigile.
Postée le: Normand Perry | novembre 18, 2006 02:52 PM
++++
Postée le: Georges-Étienne Cartier | novembre 18, 2006 05:53 PM
Salut,
Je suis un jeune indépendantiste. Je fréquente depuis quelques mois certains forums indépendantistes. J'en suis venu à me faire une réflexion de la question de l'indépendance. Je crois fortement que le débat de la question "référendaire" et de sa pertinence doit être débattu. Ce n'est pas en tentant de l'éviter que la question se réglera, mais avant tout... respecter une certaine conjoncture quant à la pertinence d'en débattre. Et non, on ne l'évitera pas éternellement. Mais le PQ et les divers partis indépendantistes devront en faire un devoir de conscience.
Postée le: Élie Presseault | novembre 22, 2006 02:04 AM
J'espère sincèrement que vous puissiez être entendu, non seulement par le groupe "Démocratie-Souveraineté", mais également par les médias de masse. Malheureusement, tant que monsieur et madame Tout-le-monde ne réalisera pas l'importance réelle de l'approche pour réaliser la souveraineté, les médias continueront à répéter comme autant de perroquets le mot "référendum" et la voie électorale pour créer le pays du Québec ne restera qu'un sujet de conversation limité à un cercle fermé d'indépendantistes déjà convaincu(e)s. Quant aux partis politiques, ils sont obnubilés par l'obsession de la prise du pouvoir et cherchent à canaliser l'énergie des membres vers des enjeux plus terre-à-terre et avec peu de conséquences. Et pourtant, la démonstration d'impuissance des "bons gouvernements provinciaux", peu importe la couleur politique, n'est plus à faire.
Je conviens avec vous que les membres du PQ se devront probablement de voir leur parti subir une nouvelle défaite avant de pouvoir espérer faire comprendre à la direction qu'elle faisait fausse route. Les autres sympathisant(e)s de la souveraineté l'ont déjà compris et ne semblent pas disposé(e)s à revenir au bercail, les sondages depuis un an sont éloquents là-dessus. Le pire, c'est que Québec Solidaire ne semble pas regagner une fraction significative de ces électeurs déçu(e)s. Je ne peux cependant tout simplement pas concevoir que nous brûlons pratiquement notre dernière chance. Si le Parti Libéral conserve le pouvoir, il pourra mettre de l'avant la nouvelle réforme de la représentativité proportionnelle dès l'élection de 2011. Or, les nouvelles règles d'attribution des compensations régionales favorisent systématiquement les Libéraux dans les comtés francophones, alors qu'à peu près aucune des circonscriptions anglophones ou allophones ne recueillera le minimum de 15% des voix pour être éligible. Nous reviendrons ainsi comme à l'époque du Haut et du Bas-Canada, quand le tiers de la population anglophone comptait autant d'élus que les deux tiers d'électeurs francophones (1792-1840)! À moins d'un renversement spectaculaire de l'opinion publique comparable aux mois qui ont suivi l'échec de Meech, le Parti Québécois et même toute coalition "arc-en-ciel" en faveur de l'indépendance ne pourront plus obtenir la majorité simple des sièges nécessaire pour que l'Assemblée nationale proclame la volonté des Québécois(e)s de former un pays indépendant du Canada.
Lorsque je vois nos "leaders" souverainistes actuels clamer l'insipide et paternaliste motion de Stephen Harper comme une victoire et une avancée historique pour le Québec sans même avoir aucune garantie que celle-ci restera autre chose qu'un extrait de procès-verbal, je me dis qu'il y en a sûrement d'autres comme moi qui veulent se débarrasser de ce nouveau Pierre-Marc Johnson et de sa bande de moutons!
Postée le: Luc Bertrand | novembre 24, 2006 02:50 PM