2 de 11. Faire du théâtre ou faire l’indépendance
De passage à Bouctouche, Nouveau Brunswick, j'ai assisté à l'Odyssée, cette grande comédie musicale en plein air conçue par Antonine Maillet et qui raconte l'histoire déchirante et courageuse du peuple acadien. Une mise-en-scène efficace et originale, particulièrement au moment où tous les comédiens sur scène se mettent à avancer puis reculer comme le va-et-vient des vagues pour symboliser les hésitations du peuple acadien face à son avenir. Et lorsque les soixante comédiens sur scène se sont mis à entonner l'hymne national acadien, les larmes me sont montées aux yeux. C'était tellement irréel d'entendre ce chant d'affirmation nationale, de voir tous ces gens chanter leur "'pays" français avec la main sur le coeur, alors qu'une majorité de spectateurs qui les entouraient dans les gradins parlaient anglais entre eux. J'étais à la fois touché et peiné de voir ce peuple célébrer son "pays" dans l'ordre de l'imaginaire alors qu'en réalité aucun pays réel ne lui appartient et que ce spectacle d'affirmation culturelle est subventionné par le gouvernement du Canada.
Je me suis dit: "Et si l'aventure nationale du Québec culminait un jour dans ce genre de représentation théâtrale célébrant une nation culturelle au lieu d'aboutir à l'indépendance politique réelle"! Sur le chemin du retour, en réfléchissant davantage, Fernand Dumont en tête, je me suis rendu compte que l’aventure nationale du Québec était d'ores et déjà installée dans la sphère du mythe, de l'imaginaire, du théâtre et du "pas pour vrai" et que c'était là le principal obstacle à l'indépendance du Québec.
Que la nation acadienne ne dépasse pas l'affirmation culturelle, cela peut se comprendre: le contexte sociologique comme les forces de l'histoire expliquent sans doute qu'elle ne puisse espérer l'affirmation politique complète, le temps ayant déjà fait ses ravages. Chanter son histoire et son identité est alors une façon louable de survivre et de perdurer en tant que peuple; loin de moi l'idée d’en faire reproche aux Acadiens. Mais disons le clairement: cela ne change rien au réel, et le « pays de la Sagouine » reste une manifestation culturelle vivace mais dégriffée, non menaçante et, pardi, fort colorée.
Par contre, au Québec, après les cinquante dernières années de lutte nationale, après la Révolution tranquille et la loi 101, après la construction véritable d'une nation politique québécoise, après le dernier référendum où les souverainistes ont frôlé la victoire, après le constat que l'indépendance est possible dans les faits, que nous en soyons toujours à chercher la souveraineté dans la sphère du théâtre, de l'imaginaire et du "pas pour vrai", cela questionne en profondeur.
Hélas, c’est ainsi que nous nous comportons. Comme à Bouctouche, on fait semblant d'être alors que l'on n'est pas. On se fait accroire, on se conte des histoires et, d'abord, on se paye de mots. Appeler capitale "nationale" et assemblée "nationale" des réalités strictement "provinciales" dans les faits, c'est faire exactement comme les comédiens de Bouctouche qui portent leur "pays" imaginaire au sommet de leurs chants alors que dans les faits la réalité est tout autre.
Quand Jean Charest, le fédéraliste au service du Canada, fait, comme tous les autres dirigeants québécois, des promesses d'élections, il invente un monde qui n'existe pas : celui d'une nation qui s'administre. En fait, il "fait accroire" qu'il est maître d'une réalité politique qui lui échappe car il doit pitoyablement s'en remettre à Ottawa pour l'argent et la réalisation de ses promesses. Or, c’est connu, le véritable pouvoir national est entre les mains de ceux qui ont les moyens et l'argent.
Du côté des indépendantistes, les choses sont plus subtiles. Tout se passe comme si le mouvement souverainiste du Québec s'était installé dans une sorte de grande pièce de théâtre où il livre un combat sans épée depuis des décennies hors de la réalité politique.
Au PQ, par exemple, on est souverainiste d'affirmation, mais comme le disait récemment M. Boisclair, pour écarter le programme du parti qui exige une plate-forme électorale de pays : « Il y a aussi les nécessités politiques". Autrement dit, en période d'élections, il faut quitter la fiction pour joindre le politique et passer aux choses sérieuses : la gouverne provinciale, là où se donne en spectacle une nation minorisée parce que « provincialisée ». Tout cela au nom d’une logique selon laquelle la prise du pouvoir est un préalable à un hypothétique prochain référendum. Cette logique présuppose qu’on peut être indépendantiste à temps partiel et s’occuper de politique réelle à l’entracte, lors des élections.
Au BQ, le théâtre fait place à la tragi-comédie! Plus besoin de parler d’entr’acte, le surréel est omniprésent, sur scène comme à l’entr’acte car on prétend travailler à l'indépendance du Québec au sein du gouvernement du pays dont on veut sortir. Ce n'est sûrement pas là qu'on va faire le pays du Québec. Au mieux, on y fait de l'obstruction et de la résistance en espérant une certaine reconnaissance dans le regard de l'autre. On est ici en pleine logique de minorisation et de quémandage, ce qui est loin de la logique d'affirmation que présuppose l'indépendance.
Il faut l’avouer : la démarche souverainiste, exception faite des épisodes référendaires, tous les quinze ou vingt ans, est déconnectée de la "vraie bataille politique". Tout se déroule dans l'univers de la fiction. Or, l'indépendance ne peut que se gagner de chaude lutte dans le vrai monde, dans l’arène politique véritable, là où la bataille est livrée à chaque élection, ce qui implique courage et détermination. Si la démarche indépendantiste ne vit pas au quotidien, elle ne vit pas du tout. L'indépendance ne permet pas de congés, car elle ne peut advenir qu'en s'arrachant à celui qui profite de la dépendance.
Il existe pourtant une façon simple de réinsérer le combat pour l'indépendance du Québec dans l'arène politique de tous les jours, là où les vraies batailles se gagnent ou se perdent. Ce moyen consiste à démolir une fois pour toutes le mythe de la voie référendaire comme unique chemin vers la liberté.
Or il se trouve justement qu'il en existe un autre : celui de l'élection décisionnelle avec pacte indépendantiste. Imaginons un instant qu'André Boisclair décide de se présenter à la prochaine élection avec un programme de pays et qu'il signe un pacte avec Québec solidaire et, possiblement, d’autres partis, afin que l’on puisse additionner les votes pour l'indépendance. L'élection contournerait les pièges préparés par Ottawa avec sa loi sur la clarté. Chaque élection deviendrait un rendez-vous pour ou contre la création du pays du Québec. On pourrait même se permettre de ne pas réussir alors que dans le cas d'un troisième référendum, une défaite serait tragique.
Avec une telle approche, chaque parti pourrait défendre son projet de société tout en préconisant l'indépendance. Celle-ci reprendrait donc sa place parmi les vraies questions de gouverne ordinaire et les militants pourraient s'investir tous les jours dans ce combat plutôt qu'une fois tous les quinze ans. La troupe de théâtre se transformerait en troupe de combat pour faire le pays.
Bien sûr, certains y perdront. Le PQ, pour sa part, ne pourra plus se considérer comme le vaisseau amiral de l'indépendance et faire du chantage pour ramener au bercail les brebis égarées chez Québec Solidaire ou ailleurs. Et les militants de gauche ne pourront plus de leur côté faire du chantage au projet de société comme condition de leur appui à l'indépendance.
Moyennant ces sacrifices politiques, la cause de l'indépendance fera enfin partie des "choses sérieuses", des "vrais questions", toujours présente au côté des dossiers de la gouverne quotidienne de la nation: éducation, transport, santé, affaires sociales, budget, dette. Là où elle devrait être depuis toujours : avec les dossiers qui comptent pour la population québécoise. Au regard de cette population, la souveraineté cessera de ressembler à un projet de rêveurs, déconnecté du réel politique où elle ne figure jamais. À cette seule condition, les indépendantistes pourront espérer que l'histoire se termine, non sur la tombée d'un rideau de scène comme à Bouctouche, mais par une authentique victoire dans le vrai monde.
Commentaires
Votre comparaison de la pièce de Bouctouche avec le "nouveau" Parti Québécois, qui fait semblant de vouloir un pays souverain est excellente. En fait, c'est exactement comme le disait René Lévesque: Nous sommes dans une "maison de fous". Lorsque vous vous promenez dans un hôpital psychiatrique, vous voyez des malades qui font des simagrées et d'autres qui se voient comme un(e) autre et qui se croient dans leur comédie. Lorsqu'un d'entre eux tente de vous faire embarquer dans son jeu, il y a toujours un préposé à la sécurité qui vient le rembarrer en vous disant: "Ne vous en faites pas avec lui, il n'est pas vraiment dangereux". Par contre, lorsque vous sortez de cet hôpital, tout a l'air d'être calme et serein au point que vous en oubliez qu'il s'agit d'un hôpital psychiatrique.
Lorsque la Parti Québécois et André Boisclair cherchent à se défiler de la volonté des membres qui s'est exprimée dans le programme du Parti, c'est comme si le patient "acteur" évoqué plus haut vous disait lui-même que tout ce qu'il faisait est une simulation. Un chef qui croit sincèrement au message de son parti va être littéralement contagieux et trouvera spontanément, à moins que vous ne soyiez déjà fermement opposé à l'argumentation de son discours, les arguments pour vous convaincre.
Malheureusement pour nous, la population en général est plutôt comme le visiteur de cet hôpital qui ne sait pas trop si ce qu'il voit et entend est bien authentique ou le fruit d'une imagination délirante. Selon vous, ce visiteur va-t-il croire ce patient incohérent?
Une personne, comme on dit, qui "n'aurait pas d'affaire là", un "patient souverain" si on peut dire, ne se laisserait certainement pas discréditer par son gardien, il chercherait par tous les moyens possibles à communiquer avec l'extérieur (un médecin vraiment impartial, la police, un avocat, sa famille, ...) afin de se donner un témoin respecté par la direction de l'hôpital qui saurait convaincre le gardien de le laisser aller.
Vous comprennez maintenant pourquoi nous sommes aujourd'hui dans de beaux draps. En toute honnêteté, je vous dirais que tou(te)s les candidat(e)s à la direction du PQ l'an dernier, sauf un, ont fait un débat surréaliste lorsqu'ils parlaient de leur stratégie pour faire la souveraineté du Québec. À les entendre promettre un référendum après lequel la population donnerait tous les pouvoirs au Québec, on se demandait à quoi servait de discuter des dossiers de "gouverne provinciale"! Au bout du compte, André Boisclair a été élu chef pour sa profession de foi envers le programme, Pauline Marois s'est faite indiquer la porte de sortie, Richard Legendre s'est contenté de suivre le chef, Louis Bernard défend aveuglément Boisclair, Pierre Dubuc s'est fait isoler avec le SPQ Libre, Jean-Claude St-André a été tenu au silence en attendant de remporter son investiture et les trois autres (Gilbert Paquette, Jean Ouimet et Ghislain Lebel) sont disparus.
Les membres qui, l'an dernier, pouvaient trouver Jean-Claude St-André dérangeant ou trop direct doivent sûrement regretter de l'avoir négligé dans leur sélection. Je pense très sincèrement que c'était lui qui voyait juste en ne se gênant pas pour dire les vraies choses et ne pas avoir peur de dénoncer les mauvaises décisions que le Parti a prises qui expliquaient la défaite du 14 avril 2003.
Tout n'est heureusement pas perdu: il existe le Mouvement pour une Élection sur la Souveraineté (M-E-S) qui présente un programme progressiste et une stratégie basée sur l'approche de Robert Laplante (directeur de la revue L'Action nationale) et qui réclame que la prochaine élection permette l'élection d'un vrai gouvernement national qui aura le mandat de poser les gestes de rupture avec le cadre constitutionnel "canadian". C'est de là que provient la nécessité pour le PQ de préparer une Constitution provisoire qui remplacera celle non reconnue de 1982. Après l'adoption de lois créant la citoyenneté québécoise, une Cour Suprême québécoise et l'abolition du poste de lieutenant-gouverneur pour le confier au président de l'Assemblée nationale, la population sera invitée à participer à la rédaction d'une constitution permanente qui sera soumise à l'approbation de la population par un référendum tenu dans les règles de l'art, sous l'oeil d'observateurs de l'ONU. Ce référendum ne concernerait que la nouvelle constitution, la population ayant déjà signifié sa volonté de faire un pays indépendant en ayant élu une majorité de député(e)s souverainistes.
Postée le: Luc Bertrand | novembre 10, 2006 02:53 PM
Excellent texte de Marcel Lefebvre.
La réflexion sur les acadiens est réaliste et décrit bien leur situation. Sachant qu'ils n'ont aucun pouvoir, ils tâchent de ne pas se faire oublier dans ce canada qui ne les reconnait pas, sauf une phrase lors de débat entre chef pour se ramasser quelques votes francophones.
Oui, la situation pourrait devenir semblable au Québec si les Québécois(ses) ne se décident pas à faire du Québec, un pays.
L'idée de l'élection sur la souveraineté gagne en appui de jour en jour. Nous avons maintenant deux organisations qui pronent cette idée, soit le RIQ et le M.E.S.
Dans les forums souverainistes, on en parle et compare avec l'option référendaire, par contre, la population elle-même n'en a pas entendu parler ou très peu.
Je crois en cette option, malheureusement, le PQ ne veut pas en entendre parler.
Effectivement, il serait bon de faire une conférence au sein du PQ sur la question du moyen d'accéder à la souveraineté.
Actuellement, ce qui fait défaut, c'est l'approche des élections qui peuvent être déclenchées n'importe quand, plus probablement au printemps, ce qui ne laisse pas beaucoups de temps pour un débat nationale sur cette question.
Je sais que pendant la saison des idées en 2005, le sujet a vite été tassé du revers de la main. C'est triste car de plus en plus de souverainiste croient à cette option.
Continuer votre beau travail, le RIQ et le M.E.S., le sujet est loin d'être clos.
Postée le: christian pelletier | novembre 16, 2006 12:36 PM